Oui, mais … Spécialisée en quoi ?

Travailleurs, travailleuses …

Bon, n’en déplaise à certains lecteurs, il m’arrive de travailler, et de me préoccuper de ma pratique, et de l’environnement politico social dans lequel je baigne quotidiennement …

Un article m’a interpellée récemment : http://www.republicain-lorrain.fr/actualite/2013/10/18/le-blues-des-educateurs-specialises

Bon, d’abord, il est assez rare que les médias parlent de ce sujet. Généralement, notre métier est peu connu, et beaucoup ignorent totalement ce que nous faisons de façon concrète. Ou alors, il est réduit à quelques amalgames et idées reçues « ha tu travailles avec des handicapés ? » ou « ça doit être dur quand même, quel courage tu as ». Alors qu’il ne faut pas se leurrer : je pense être une bonne éducatrice spécialisée et je ne trouve pas mon boulot particulièrement difficile, au contraire, j’ai l’impression que tout coule de source, je me sens bien dans ce rôle, je ne souffre pas face à la déficience cognitive ou psychique …

Cela étant, il est vrai que nos conditions se dégradent. Pour exemple : je travaille dans une structure avec des enfants et ados qui ont de manière générale un bon niveau de compréhension, mais sur mon groupe, je gère seule 8 ados. Et c’est la cour des miracles chez moi, j’en ai un qui ne parle quasiment que roumain, une qui utilise majoritairement le Makaton (langage des signes adapté), une qui est quasiment aveugle, une qui ne percute pas quand on lui explique quelque chose (j’ai du lui répéter une dizaine de fois en une heure que ce qu’on mangeait à table c’était des lentilles. Et quand je lui reposais la question juste après, elle était incapable de me répondre …), une qui bégaye … bref, ils sont compliqués à gérer tous ensemble tant ils ont des pathologies et des niveaux cognitifs aux antipodes les uns des autres. Un groupe difficile donc, mais que j’arrive à tenir … Je peux aussi prendre pour exemple mon précédent poste, 2 éducateurs pour 5 autistes profonds. C’était compliqué, mais il faut être honnête, on a eu de beaux résultats. Et quand ils nous ont rajouté un 6ème gamin, on a demandé à avoir un éduc de plus. On a insisté, beaucoup, et bien argumenté notre position. Et on l’a eu. Et pourtant, on nous a beaucoup répété qu’il n’y avait pas d’argent etc … Mais à force de se battre, on finit pas y arriver.

L’article parle ensuite de certains comportements malsains qui peuvent découler de ces situations. Evidemment, c’est le public qui en pâtit. Les comportements peuvent devenir plus vicieux au fil du temps … des insultes, des petits coups en douce, de la négligence … oui, je sais, ce que je dis est choquant, mais là, je parle de choses que j’ai vu. Cela fait un peu plus de 6 ans que j’évolue dans ce milieu, et j’ai vu des déviances absolument terribles, parce que les éducateurs ne savent plus comment investir leur travail … parce que les éducateurs sont en souffrance face à leur public, et je pense, ne savent plus se focaliser sur les choses qui sont vraiment importantes …

Quelle solution alors ? Changer de boulot ? Oui, sur le papier, c’est une bonne idée, mais peu ont le courage de le faire … au final, le travail devient une bonne planque ; on peut très vite être payé à ne rien faire, et ce dans un secret quasi absolu … Et oui, dans le secret, puisqu’il existe une solidarité entre salariés qui parfois me dépasse … On parle de cohésion d’équipe, mais dans les faits, peu sont d’accords les uns avec les autres, et si jamais vous osez en parler, vous vous faites fracasser. Un exemple : j’ai envie d’aborder le sujet de la propreté/le change au sein de mon actuel établissement … la politique de la structure ne semble pas très claire, et pour le peu que j’ai pu en voir, je ne suis pas du tout d’accord … mais quand j’en ai parlé à un collègue de confiance, il m’a expliqué que quand il est arrivé, il s’est posé les mêmes questions, il les a abordées en réunion, et s’est fait lynché. Non seulement le débat n’a pas avancé d’un pouce, et personne ne s’est remis en question, mais en plus de cela, ça a insufflé un vent d’hypocrisie et donné une ambiance dégueulasse au sein de l’équipe. Il m’a alors déconseillé de faire de même, mais franchement, je ne peux pas. Je ne peux pas faire semblant que cela me convienne. Je ne peux pas soutenir une collègue qui me dit « bah oui telle jeune a plein de caca dans sa culotte, mais ce n’est pas mon problème si elle ne sait pas s’essuyer quand elle va aux toilettes ». Je ne peux pas envoyer mes gamins de 13, 14, 15 ans se faire changer par un adulte alors qu’ils sont largement en capacité de le faire seuls. Je ne peux pas laisser des mares de pisse dans ma salle, parce que j’estime que ce n’est pas à moi de faire le ménage … La solidarité à deux balles qui se met en place me rend dingue, et nuit au bien être des gosses … J’attends donc la prochaine réunion institutionnelle pour aborder ce sujet, quitte à pousser les uns et les autres dans leur retranchement.

Au final, on ne trouve pas vraiment de solution, et je crois que c’est à nous, éducateurs, d’essayer de surmonter tous ces obstacles en proposant un accompagnement tout simplement humain aux personnes accueillies. On a pas de moyens, on est sous payés, on doit gérer de plus en plus de choses seuls, on n’est pas d’accord avec la politique de l’établissement … oui, d’accord, tout ça, c’est pesant, mais il ne faut pas oublier notre mission principale, et essayer d’aller de l’avant en se centrant sur la prise en charge. Il y a toujours des possibilités. Sans budget, on peut quand même faire des choses. Nos payes sont misérables, mais ce n’est pas une surprise, et puis il ne faut pas oublier que lorsque l’on travaille en externat, les avantages sont nombreux (quasiment toutes les vacances scolaires, les week end de libre, horaires fixes et plutôt cools (je fais du 9h – 16h30)), il est nécessaire d’assumer certains choix. Quant aux positionnements des uns et des autres, c’est nous seuls qui devons trouver la force nécessaire pour soit s’y opposer et faire entendre sa voix, soit faire avec … Et vraiment, si on est pas content, et bien il y a toujours la possibilité de partir. C’est à nous éducateurs de faire des choix, et de ne plus se cacher derrière ces conditions de travail difficile. Je crois que dans beaucoup de domaines, les gens sont confrontés à des difficultés dans leur boulot. Mais j’estime qu’à un moment, on choisit d’être éducateur, et on prend le métier avec ses bons et ses mauvais côtés. Et après tout, si on y reste, c’est qu’on aime ça … Alors oui, c’est la galère, mais je déplore que beaucoup se cache derrière tout ça pour fournir un travail médiocre … ou mettent plus d’énergie à se plaindre qu’à s’investir dans leur travail.

Que ce soit clair, je ne dis pas que tout est facile, et je vois bien que les choses ne vont pas en s’améliorant. Cela étant, lorsque l’on est un bon professionnel, avec des positionnements, ce type de problème ne doit plus interférer avec notre travail. On doit pouvoir être capable de travailler au delà de ça. J’entends déjà dire « mais tu te rends compte, si on commence à accepter ça, c’est le début de la déchéance … » (oui, je vous entends grogner derrière votre écran petits lecteurs). Je dis tout ça parce que j’ai vu beaucoup d’éducs démissionnaires, qui passaient bien plus de temps à se plaindre qu’à travailler … C’est plutôt là, à mon avis, qu’est le début de la déchéance, puisque moins on travaille, moins le public est soutenu et cadré, plus il nous fatigue et moins on a envie de travailler …

Educateurs, continuez de fournir un travail de qualité quelles que soient les circonstances. Battez vous pour ce qui est possible. Et ne reniez pas vos convictions et vos principes.

 

 

 

 

8 novembre, 2013 à 14:56


2 Commentaires pour “Travailleurs, travailleuses …”


  1. jadmirecequetufais écrit:

    pourquoi ne pas monter un collectif genre luttons_pour_la_sauvegarde_de_notre_merveilleux_boulot_pas_considéré … tu as raison entièrement raison et même si ce combat est parfois difficile au quotidien face à l’inertie institutionnelle, ça fait du bien de lire des prises de position comme celle ci !

    Dernière publication sur "J'admire ce que tu fais" : tetelefou lui !

  2. eiwhaz écrit:

    J’essaye simplement de rester en accord avec ce que je fais au quotidien … je m’occupe de gamins, parfois avec les moyens du bord. Comme tout le monde, certains jours sont plus difficiles que d’autres … mais plutôt que de me cacher derrière l’excuse du système bringuebalant, je préfère me remettre en question lorsque quelque chose ne fonctionne pas … A chacun sa manière d’avancer ;)

    Merci de ton commentaire, et de suivre le blog (un/une lecteur/trice fidèle, c’est déjà ça !)


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