Oui, mais … Spécialisée en quoi ?

Le travail d’équipe, ou comment galérer au boulot

« Travail d’équipe ». Ça sonne tellement beau. Cette communion d’esprits, cette volonté d’avancer avec un même but.

Sur le papier, un éducateur spécialisé travaille avec une équipe, plus ou moins fournie, majoritairement féminine. Suivant le domaine d’intervention, les objectifs seront différents, mais dans l’absolu, on a tous une chose en commun : on accompagne des usagers durant une partie de leur vie pour les aider à accéder à une relative autonomie (entendez le terme autonomie au sens très large).

Dans la réalité …

On ne peut pas toujours s’entendre avec tout le monde. Ce n’est pas possible. Je vais pas vous faire un long laïus là dessus, ce n’est pas vraiment le propos. Avant toute chose, j’aimerai que vous m’épargnez le « t’es vache de dire ça, et puis c’est hypocrite, tu pourrais régler tes comptes en face ». D’abord, je ne règle aucun compte (d’autant plus qu’aucune personne à mon travail ne connait l’existence de ce site), ensuite, je ne cite personne, mais des profils. Si certains se reconnaissent, ce n’est pas mon problème.

On a tous en tête le schéma à la « Caméra Café » de l’ambiance au travail. Figurez vous que dans l’éducation spécialisée, c’est souvent différent : pas de bureau, pas de machine à café (souvent une vieille cafetière qui produit un immonde jus de chaussette), pas de pauses (enfin … j’y reviendrai plus tard), des réunions d’équipes toutes les semaines … Bref, on est confronté à tout le monde tout le temps. Et croyez moi, cela peut devenir bien plus usant que de s’occuper de cas psychiatriques.

Petit tour d’horizon …

Le collègue qui questionne …

Profil : ce n’est pas un éducateur fraichement moulu de l’école. Il n’est pas non plus au bord de la retraite. Il a quelques années d’expérience, mais il est là depuis le début de sa carrière. C’est toujours son premier poste, mais il s’y sent bien, comme à la maison. Du coup, il en a vu défiler des gamins. Il estime donc qu’il a toute sa légitimité pour comparer, questionner, interroger tout et n’importe quoi. Du « il a mangé du chocolat aujourd’hui, et pas un bonbon, ça me pose question » au « son pâté de sable est moins réussi que d’habitude, il doit être mal », il s’arrête sur les détails du quotidien les plus insignifiants pour étaler sa science. Il participe à des séminaires, à des colloques, des semaines de formation, et a un avis sur tout. La maltraitance ? Il est contre. La violence ? Il est contre. Les étiquettes sur les vêtements des enfants ? Il est contre. En fait, il est contre tout ce qui sonne mal dans notre métier. Et pour se justifier, il donne des discours creux. Et il en est fier.

Sa phrase préférée : « ça me pose question ».

Le collègue qui trouve des excuses (surnommé aussi « le roi de l’esquive »). 

Profil : Un enfant à changer ? Une table à mettre ? Une vaisselle à essuyer ? Un gamin qu’il faut reprendre parce qu’il a fait une bêtise ? Vous ne pouvez pas être au four et au moulin. Sachez que ce collègue n’est ni au four, ni au moulin. Il va rester assis toute la journée, trouvant des excuses à tout va : « t’as commencé, je te laisse finir », « désolée, mais faut que j’aille au toilettes », « tu peux t’en occuper ? je suis en train de faire un dessin ? » « Excuse moi, j’ai un message à envoyer, je le ferais en revenant ». En gros, il vous laisse jongler entre le caca, la nourriture, les activités et la surveillance des enfants. Mieux, il vous donnera des conseils sur ce qu’il faut faire. Son sens de l’observation est aigu. En même temps, c’est normal, il n’a que ça à foutre de sa journée que de vous regarder bosser.

Sa phrase préférée : « je ne peux pas, j’ai piscine »

Le toxico

Profil : Lui, il fume. Parfois. Souvent. Tout le temps. Il va prendre le petit déjeuner lors de l’assemblée des enfants, puis une fois sa dernière gorgée de café avalée, il vous demande « ça ne te dérange pas de rester seul avec les jeunes, je vais m’en griller une ». Vous savez que quelque soit votre réponse, votre collègue ira fumer. Désireux de soigner l’ambiance dans l’équipe, vous acceptez. Votre collègue se délectera alors d’une pause de 30 minutes (l’équivalent de 3 clopes environ), partagée avec ses copains accros au tabac et accessoirement, accros aux ragots. Pendant que cela déblaterera avec entrain sur tout le personnel, vous serez avec tous les jeunes, avec une envie d’aller faire pipi qui grandit de minutes en minutes. Mais vous devez serrer les cuisses et vous retenir, car vous êtes professionnel, et vous ne laisserez pas les enfants tous seuls sans éducateurs. Votre collègue arrivera comme une fleur, détendu du slip. Quand vous lui faites part de votre envie pressante, il vous autorisera à aller aux toilettes, « mais rapidement, parce qu’être seul sur un groupe, c’est pas facile ». Quand je disais plus haut que vous n’aviez pas de pause, c’est en fait très relatif. Si vous fumez, vous pouvez vous prendre dans la journée jusqu’à 1h30 de pause.

Sa phrase préférée : « bon, je descends fumer, j’arrive »

Le collègue qui laisse tout passer

Profil : Avec lui, pas de limites. Les enfants ont tous les droits, et surtout, le droit de l’aimer. Souvent dans le but de combler un désir narcissique, l’éducateur autorisera les enfants à toutes les folies : hurler, jeter des objets, frapper les adultes, s’allonger sur les tables, insulter tout le monde … laisser l’enfant décider est son crédo, et il croit qu’il sera respecté par tous en faisant cela. Pire encore, il n’interviendra pas si vous êtes en difficulté avec un jeune, et n’hésitera pas à vous faire une réflexion s’il estime que vous êtes trop dur avec l’enfant. Et ce, devant le jeune. Travailler avec lui relève du tour de force, car vous aurez un jeune de plus à gérer.

Sa phrase préférée : « laisse, il doit s’exprimer cet enfant ».

Le collègue qui est toujours à côté de la plaque

Profil : Plein de bonne volonté, il voudra toujours vous aider à avancer mais se base sur des théories assez cloisonnées. Ce collègue sera toujours très intègre, mais bien souvent, il restera ancré profondément dans ses principes, et il sera difficile de lui faire comprendre qu’il existe d’autres façons de faire. Il ne vous mettra pas de bâtons dans les roues, mais il ne fera rien pour vous aider non plus. Si votre manière de faire est différente de la sienne, il finira par dire qu’il n’y comprend strictement rien, mais que si les enfants y trouvent leur compte c’est l’essentiel. Gentil, un peu lunaire, on a l’impression qu’il débarque de très loin. Pour lui, nous sommes des êtres étranges face auxquels il doit s’adapter.

Sa phrase préférée : « J’ai pas tout compris mais d’accord ».

Le collègue qui fait de la résistance fourbe et passive

Profil : Bien souvent l’un des plus anciens de l’institution, il a tout connu : les réformes, les évolutions des courants de pensées … il a vu des centaines de gamins et d’éducateurs défiler. Il connait son boulot, mais il a oublié, avec le temps, quelque chose d’essentiel : la communication. Il travaille souvent en free-lance, il fait comme il le désire, n’en parle à personne, et ne souhaite qu’une chose : que vous lui laissiez sa tranquillité. Sauf que bien souvent, vous êtes amenés à intervenir dans son domaine. Et là, cela ne lui plait pas du tout. Il fera donc tout pour que votre projet n’aboutisse pas, faisant de la rétention d’informations, oubliant de vous prévenir lorsque ce qu’il a prévu empiète sur ce que vous vouliez faire. Il se montrera désagréable, vous disant bonjour du bout des lèvres. Souvent, ce sont des éducateurs qui sont proches de la retraite, perclus de principes, fermés à tout, et vous finissez par n’avoir qu’une envie : qu’il se barre

Sa phrase préférée : « Ha c’est vrai, je ne t’en ai pas parlé … »

La langue de p**e

Profil : vous la connaissez tous … la langue de vipère, qui critique tout, qui pose des questions pour vous mettre dans l’embarras, qui s’intéresse à votre vie, limite jusqu’à savoir ce que vous avez mangé la veille. Et qui raconte tout à ses copains après, en déformant les choses, et en se mettant en valeur. Ce collègue là, on ne le sent pas toujours venir. Son intérêt pour vous peut parfois passer pour de la gentillesse. Mais très vite, vous apprenez à comprendre sa tactique, ses enjeux et vous finissez par le voir se délecter de n’importe quel scandale, aussi minable soit il. Il rebondira sur tous les conflits, en y mettant son grain de sel pour paraitre concerné et avoir plus de détails … Il tournera sa veste une fois, deux fois, trois fois … Il vous demandera sans cesse pourquoi vous faites ci ou ça, et vous donnera des conseils pour faire mieux … Bref, il se mêle de tout, et surtout de ce qui ne le regarde pas. Pour mieux tout déformer ensuite …

Sa phrase préférée : « Vous savez quoi ????? »

La pauvre petite salariée fraichement diplômée.

Profil : elle est jeune, elle est belle, elle vient d’avoir son diplôme et rentre de manière officielle dans le monde du travail. Elle apprends petit à petit les rouages, les trucs du métier. Ses belles idées, ses théories, tout cela, elle le voit balayé en un rien de temps, grâce à l’expérience du terrain. Elle apprend vite à se méfier de tout. La plupart de ses collègues la prennent pour une idiote, parce qu’elle est jeune : cela surprend quand elle dit quelque chose d’intelligent. Pourtant, elle sait qu’elle n’est pas stupide, mais elle manque encore de confiance en elle pour monter au créneau, et répondre à ses détracteurs. Elle a envie de bien faire, culpabilise dés qu’elle sent qu’elle n’a peut être pas bien agit, veut rendre service à tout le monde, et du coup, pour tout cela, elle agace beaucoup les éducateurs blasés par leur travail. Cela dit, il lui reste encore une qualité indéniable : l’espoir que tout change un jour.

Sa phrase préférée : « le jour où je vais vraiment m’énerver … »

Dans tout ce petit florilège, je voudrais aussi ajouter qu’il existe des collègues sympathiques et compétents. C’est une denrée rare, mais on en trouve heureusement partout. Des gens qui se défoncent au travail, qui font en sorte que les choses avancent et que les enfants se sentent bien. Et cela devient vite des compagnons de galère …

PS : toute ressemblance avec… ;-)


2 mars, 2012 à 22:34


5 Commentaires pour “Le travail d’équipe, ou comment galérer au boulot”


  1. sabine écrit:

    Bizarrement ou pas d’ailleurs je ne me suis pas retrouvée dans tes différents profils…Par contre j’y ai reconnu bon nombre d’anciens collègues et cela me fait bien rire. D’ailleurs je t’y ai trouvé. Ma poule peut importe ou l’on se trouve et ce que l’on fait on se retrouve toujours confronté. Quel bonheur que d’être son propre patron (je te fais bisquer lol) parce qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné !
    En tout cas sache qu’il faut toujours garder la foi et tant que tu te poseras la question du bien fondé de tes actes tu seras toujours sur la bonne voie

  2. sabine écrit:

    ra lala j’aurais du relire avant de poster

  3. eiwhaz écrit:

    Peut être que tu ne t’es pas retrouvée parce que tu fais partie de la petite catégorie de gens avec qui il est plaisant de travailler … je dis ça, je dis rien !
    Cela dit, être son propre patron cela doit effectivement être jouissif. Tu ne dois prouver les choses qu’à toi même. Mais il faut une sacrée dose de courage pour faire ce que tu fais :)

  4. Marjorie écrit:

    « elle est jeune, elle est belle, elle vient d’avoir son diplôme et rentre de manière officielle dans le monde du travail. »
    => mais de qui parle t-on ? :p

    En tout cas ça fait plaisir de te lire à nouveau ! :-)

    Si ça te rassure y a les mêmes « tarés » chez les profs :
    - Celui qui est complètement à la masse avec son système de notation en étoile, et qui te prend pour une débile en t’expliquant ce qu’est l’économie, alors que tu enseignes toi-même… L’économie ! Eh oui..
    - Celle qui fait la gentille, mais qui essaie de te piquer la place et que tu sais qu’elle manoeuvre dans ton dos, parce que donner des cours ça lui dit mieux qu’être surveillante…
    - Ceux qui te font des grands sourires, mais t’ignores en réalité complet, et oublie de te donner les informations essentielles, que tu apprends après coup par les élèves, et te fais passer pour une conne…
    - Ceux qui ne foutent rien, se contre-foutent des élèves, n’avancent pas, ont le bordel dans leur classe, mais te donnent des leçons parce que t’es que la petite jeune sans expérience…

    Et je pourrais continuer comme ça longtemps ! Mais ce qui est sûr, c’est que même si j’ai bien envie d’aller voir ailleurs ce qu’on peut faire, j’suis certaine que je retrouverai toujours les mêmes cons..

    Bref, c’était mon commentaire très personnel, et auto-centré :p :p :p

    De gros bisous !!!!!

  5. corinne écrit:

    Merci pour ton article.


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